es milliers de livres ont été consacrés à l'inventeur de la
psychanalyse et plusieurs dizaines de biographies
permettent aujourd'hui de connaître, dans ses moindres
détails, et par-delà toute légende rose ou noire, la vie, les
moeurs et l'histoire intellectuelle de ce Viennois paradoxal, penseur des Lumières sombres, dont l'oeuvre - vingt- cinq volumes et
une immense correspondance - est traduite en une soixantaine de
langues.
Fasciné par la mort et le sexe, mais soucieux d'expliquer de façon
rationnelle les aspects les plus cruels et les plus sombres de
l'âme humaine, Freud eut l'idée géniale, le 15 octobre 1897, à
l'âge de 41 ans, de rapporter à la grande scène des dynasties
tragiques de la Grèce ancienne la petite affaire privée de la
famille bourgeoise fin de siècle dont s'occupaient à la même
époque que lui tous les psychologues spécialisés dans l'étude
des névroses : "Chaque auditeur, dit-il, fut un jour en germe, en
imagination, un Œdipe qui s'épouvante devant la réalisation de son
rêve transposé dans la réalité." A la figure d'Œdipe, il ajouta celle
d'Hamlet, héros coupable, confronté au spectre d'un père
réclamant sa vengeance.
Que le complexe d'Œdipe - tuer le père et épouser la mère - soit
ensuite devenu, par la faute même des psychanalystes, une
psychologie familialiste dénoncée par de nombreux philosophes
n'enlève rien à la force d'un geste inaugural qui consista à
placer le sujet moderne face à son destin : celui d'un inconscient
qui, sans le priver de sa liberté de penser, le détermine à son
insu. Révolution du sens intime, la psychanalyse eut pour
vocation première de changer l'homme en montrant que le
"Je est un autre" et que "le moi n'est pas le maître en sa demeure".
Freud fut autant un penseur de l'irrationnel et de la déraison
qu'un théoricien de la démocratie attaché à l'idée que seule la
civilisation, c'est-à-dire la contrainte d'une loi imposée à la
toute-puissance des pulsions meurtrières, permettait à la société
d'échapper à une barbarie désirée par l'humanité elle-même.
En 1905, dès ses premiers écrits sur la sexualité infantile, Freud
fut haï par les tenants de toutes les religions, qui l'accusèrent
de détruire les valeurs de la morale, puis par les adeptes des
nationalismes, qui voyaient dans sa théorie l'expression d'un
abaissement de la souveraineté patriarcale, et enfin par les
représentants de toutes les dictatures, qui le soupçonnèrent
de semer le désordre dans les consciences. Science boche pour
les Français, science latine pour les Nordiques, science
dégénérée pour les puritains anglophones, la psychanalyse fut
taxée de science juive par les nazis et enfin de science
bourgeoise par les staliniens. Durant la deuxième moitié du XXe
siècle, elle fut regardée comme une fausse science par les tenants
des sciences dures, qui lui reprochèrent de ne pas être
mesurable, puis de nouveau comme une science juive et
communiste par l'extrême droite, et enfin comme une science
satanique par les islamistes radicaux. Sans doute cette
détestation permanente demeure-t-elle le symptôme le plus
puissant de la vérité subversive de l'invention freudienne ?
Né à Freiberg-Pribor en Moravie (aujourd'hui République
tchèque), le 6 mai 1856, et prénommé Schlomo-Sigismund,
Sigmund Freud était le fils d'Amalia Nathanson et de Jakob
Freud et donc l'aîné du troisième mariage de son père, lequel
exerçait le métier de négociant en laine et en textiles. De son
premier mariage, Jakob avait eu deux fils, Emmanuel et
Philipp, que le jeune Freud considérait comme des oncles au
même titre que les cinq frères de son père. Du mariage de Jakob
et d'Amalia
naîtront encore sept enfants : Julius, Anna, Debora, Maria,
Adolfine, Pauline, Alexander.
Adoré par sa jeune mère, qui l'appelait son "Sigi en or" et
lui prédisait une brillante destinée, Freud fut élevé dans une
famille nombreuse et recomposée au sein de laquelle il
occupait une place royale, régnant sur des soeurs à sa
dévotion et se sentant autant le fils de ses demi-frères que
le protecteur de son dernier frère, puis de sa mère, lorsque
son père vint à mourir. On ne s'étonnera pas, comme le
montrent certains de ses récits cliniques, qu'il ait mieux
compris la rébellion des fils contre les pères que celle
des filles contre leur famille.
En 1860, tandis qu'Emmanuel et Philipp émigraient à
Manchester, Jakob, après plusieurs déboires financiers,
s'installa à Vienne. C'est dans cette ville qu'il n'aimait
pas mais où il vivra jusqu'en 1938 que Freud fit ses études
de médecine tout en se passionnant pour la biologie
darwinienne, qui servira de modèle à tous ses travaux.
L'idée que la psychanalyse ne soit qu'un pur produit de
l'esprit juif viennois relève d'un cliché. Et, pourtant, on
sait bien que les contrecoups de la désintégration
progressive de l'Empire austro-hongrois firent de cette ville,
comme le souligne Carl Schorske, l'un des "plus fertiles
bouillons de culture a-historique de notre siècle". Rejetant les
illusions de leurs pères, qui croyaient aux bienfaits du l
ibéralisme, les fils de la bourgeoisie se tournèrent vers une
nouvelle quête identitaire. Juifs pour la plupart, et parlant
plusieurs langues, ils rêvèrent, les uns de la conquête d'une
terre promise, les autres d'une possible régénération de
l'homme par le retour aux grands mythes du passé : projet
d'un Etat juif chez Theodor Herzl, déconstruction du moi
chez Hugo von Hoffmannsthal, reniement ou conversion chez
les intellectuels habités par la haine de soi juive, culte
d'une féminité transgressive ou encore "sécession" ou inversion
des valeurs de l'art classique chez Robert Musil, Arthur
Schnitzler, Gustav Klimt ou Gustav Mahler.
Bien qu'étranger à cette modernité, à laquelle il préférait
l'art de la Renaissance ou de l'Antiquité gréco-latine,
Freud fut marqué beaucoup plus qu'il ne le croyait
lui-même par ce mouvement, ne serait-ce que dans sa
conception d'un inconscient atemporel ou d'un
psychisme structuré en topiques (le moi, le ça, le surmoi) :
"C'est à lui que revient le mérite, disait Karl Kraus,
d'avoir donné une organisation à l'anarchie du rêve. Mais tout
s'y passe comme en Autriche."
En 1885, après avoir été nommé privat-dozent de neurologie,
Freud obtint une bourse d'études pour se rendre à Paris.
Il brûlait alors de rencontrer Jean-Martin Charcot, dont les
expériences sur l'hystérie le fascinaient. Déjà célèbre dans le
monde entier, le grand maître de la neurologie française
hypnotisait les femmes du peuple, internées à la Salpêtrière.
Devant un parterre d'intellectuels, il faisait disparaître puis
réapparaître leurs symptômes - paralysies ou contractures
- démontrant ainsi qu'elles n'étaient point des simulatrices.
A Nancy, Hippolyte Bernheim, rival de Charcot, utilisait la
suggestion dans un but thérapeutique.
De retour à Vienne, Freud épousa enfin Martha Bernays
après cinq années de fiançailles au cours desquelles il avait
ressenti une intense frustration sexuelle au point parfois
de sombrer dans la neurasthénie. De cette union
naîtront six enfants : Mathilde, Martin, Oliver, Ernst, Sofie, Anna.
Dans son appartement du 19 Berggasse, soutenu par son
ami Josef Breuer, il commença à soigner des jeunes filles
et des femmes de la bourgeoisie atteintes de troubles hystériques.
Cherchant à les guérir, il utilisa les méthodes admises
à cette époque : hydrothérapie, massages, électrothérapie.
Constatant bientôt leur totale inefficacité, il pratiqua d'abord
l'hypnose et la suggestion puis la catharsis. De là naquit le
terme de psycho-analyse employé pour la première fois en 1896
pour désigner une cure par la parole avec exploration de
l'inconscient sans intervention corporelle ni suggestive.
La publication par Breuer et Freud, en 1895, des Etudes
sur l'hystérie fut un événement. Les auteurs présentaient huit
cas de femmes, dont celui de Bertha Pappenheim (Anna O.),
affirmant qu'elles avaient toutes été guéries de leur
névrose. On sait aujourd'hui que ce n'est pas exact. Mais la
grandeur de cet ouvrage résidait dans l'utilisation par les
auteurs d'un style romanesque, dénué de tout jargon technique,
et qui donnait une dignité à des femmes anonymes décrites
comme les héroïnes d'une aventure novatrice de la psyché humaine.
Entre 1887 et 1902, Freud se lia d'amitié avec Wilhelm Fliess,
un médecin berlinois adepte de théories extravagantes. Au fil
des pages d'une correspondance longtemps expurgée, on
découvre comment il s'intéressa à la bisexualité, comment il
douta sans cesse de lui-même, comment il délira avec la
cocaïne sans renoncer à sa tabagie, et comment, après
avoir soupçonné son père d'être un pervers sexuel ayant
abusé de ses enfants, il abandonna sa théorie dite de la
séduction réelle pour celle du fantasme. Tout au long
de cette expérience intime, qui se solda par une violente
rupture, Freud élabora une théorie originale du rêve,
de la sexualité, du refoulement et du désir. A partir de
1900, il publia tous les ouvrages qui firent de lui un
clinicien hors du commun et le fondateur d'une
nouvelle discipline : L'Interprétation des rêves (1900),
Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), Trois
Essais sur la théorie sexuelle (1905), Le Mot d'esprit
dans sa relation à l'inconscient (1905), Totem et tabou (1912).
En 1909, invité à prononcer cinq conférences à la Clark
University de Worcester, sur la Côte est des Etats-Unis, Freud
remporta un succès triomphal en parlant sans notes, en
allemand, puis en dialoguant en anglais avec le public.
Il conserva toutefois un préjugé défavorable à l'égard de ce
pays pragmatique qui avait accueilli son enseignement
avec une naïveté déconcertante.
Soucieux d'universaliser sa doctrine et croyant pouvoir la
protéger contre de prétendues déviations, il fonda une
internationale en réunissant autour de lui de nombreux disciples
européens : Sandor Ferenczi (Budapest), Karl Abraham (Berlin),
Ernest Jones (Londres), Carl Gustav Jung (Zurich),
Raymond de Saussure (Genève), Marie Bonaparte (Paris),
Lou Andreas-Salomé (Göttingen). Après qu'il l'eut analysée,
sa fille Anna devint sa plus fidèle héritière.
Loin d'éviter les dissidences, cette initiative les favorisa, et
si la psychanalyse parvint à s'implanter dans l'ensemble du
monde occidental, ce fut au prix de conflits et
d'excommunications qui montrèrent que la cure par la
parole ne put jamais aider les psychanalystes à s'entendre
entre eux et à dissiper leurs querelles.
Après la première guerre mondiale et l'effondrement
de l'Empire austro-hongrois, Vienne cessa d'être la
capitale du freudisme au moment même où des praticiens
américains s'y rendaient en nombre pour se former sur
le divan du maître. C'est à cette époque qu'il décida de
remanier sa première théorie de l'inconscient en
postulant l'existence d'une pulsion de mort propre à
l'humanité elle-même (Au-delà du principe de plaisir).
Cette révision, qui le conduisit à rédiger ses plus belles
oeuvres de théoricien de la culture (L'Avenir d'une
illusion, Malaise dans la civilisation), se produisit
au moment même où la société viennoise, déjà hantée
par sa propre agonie, se trouvait confrontée à la
négation radicale de son identité, n'étant plus, selon
le mot de Stefan Zweig, qu'une "lueur crépusculaire"
sur la carte de l'Europe.
En 1923, Freud découvrit du côté droit de son palais une
petite tumeur maligne. Six mois plus tard, il fut amputé
d'une partie de la mâchoire. Pendant seize ans, il
subira une trentaine d'opérations mutilantes. Infidèle
au judaïsme, hostile à tous les rites d'appartenance, il
demeura cependant fidèle à sa judéité. Il se désignait
comme un juif athée, universaliste et de culture
allemande. En 1930, il se prononça contre la création
d'un Etat juif en Palestine, soulignant avec lucidité que
la question des Lieux saints serait un jour au centre
d'une querelle insoluble entre les trois monothéismes.
A partir de 1933, il assista, désespéré, à l'exil forcé vers
le monde anglophone de tous ses disciples de la vieille
Europe continentale, chassés par le nazisme.
Contraint de quitter Vienne après l'Anschluss, il
s'installa à Londres avec sa famille dans une belle maison,
entouré de ses livres et de ses collections d'antiquités. C'est
là qu'il rédigea son dernier ouvrage, L'Homme Moïse et
la religion monothéiste, dans lequel il affirmait que la haine
envers les juifs était alimentée par leur croyance en la
supériorité du peuple élu et par l'angoisse de castration
que suscitait la circoncision en tant que signe de l'élection.
Freud mourut le 23 septembre 1939 après avoir demandé
à son médecin, Max Schur, d'abréger ses souffrances. Il
ne sut jamais le sort qui sera réservé par les nazis à ses
quatre soeurs, disparues dans les ténèbres de la solution finale.

divan de Freud, museeum - Londres
Elisabeth Roudinesco
Excellente journée mes amis
énormes bisous mes Anges
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